Lali Puna – Deep dream (et autres groupes connexes du label Morr Music mais pas que)

La sortie d’un nouvel album sur le label Morr Music est généralement une bonne nouvelle. Si ce label berlinois, qui porte le nom de son fondateur Thomas Morr, n’héberge aucun artiste français contrairement à ce que le nom de certains pourrait laisser croire (« Pascal Pinon » est en réalité un duo islandais baptisé d’après le nom d’un phénomène de foire… mexicain, et « Benoit Pioulard » est le pseudonyme de l’américain Thomas Meluch), on y trouve par contre quelques artistes islandais de renom (Mùm, Soley…), ainsi que la crème de l’indie-pop allemande. La sortie du cinquième album studio de Lali Puna est ainsi l’occasion de parler d’une des nébuleuses musicales les plus fécondes outre-Rhin. Pour comprendre cette nébuleuse, rien de tel que quelques petits schémas à la sauce « théorie des ensembles ». Soient des éléments appelés « musiciens » appartenant à des ensembles musicaux appelés « groupes ». En règle générale, les groupes ont une intersection nulle. Exemple :

Autrement dit, ils n’ont aucun musicien en commun, même si en l’occurrence il eut peut-être fallu avoir des musiciens tout court pour en avoir en commun.

Dans le cas qui nous occupe, cette nébuleuse est constituée de groupes dont l’intersection est (à l’instar de leur musique) franchement pas nulle. Ils ont en effet la particularité de partager (ou d’avoir partagé) un ou plusieurs membres :

Parmi ces groupes, Lali Puna est la dernière entité à avoir sorti un album. Porté à l’origine par les deux co-compositeurs Valerie Trebeljahr (à la voix et aux claviers) et Markus Acher (guitare, basse, claviers), le groupe entérine avec Two windows le départ de ce dernier, absent de ce nouvel album. L’impact de la défection de son guitariste sur le style de Lali Puna reste néanmoins assez minime : si la musique de Two windows est très centrée sur l’électronique, la guitare était déjà assez notoirement absente de l’album précédent Our inventions. Qu’en est-il des compositions, désormais dévolues à la seule Valerie Trebeljahr ? Celle-ci s’en sort plutôt bien, à l’instar de chansons telles que Deep dream.

Et si l’album n’apporte pas forcément grand chose de nouveau par rapport à ses prédécesseurs, il est également loin de faire tache dans la discographie du groupe, même si on lui préférera probablement Faking the books.

Quant aux autres groupes de cette nébuleuse, ne manquez pas d’écouter les trop rares Ms John Soda (3 albums en 15 ans), qui donnent dans l’indie pop à guitare mâtinée d’un peu d’électronique :

…et dont la musique, malgré le fait que les deux groupes n’aient aucun membre en commun, n’est pas sans rappeler le style d’anciens titres de Lali Puna tels que celui-ci:

On appréciera également l’electronica plus ou moins contemplative de Martin Gretschmann, la tête pensante de Console :

Enfin, nous terminerons ce tour d’horizon avec la charnière centrale de cette nébuleuse musicale : The Notwist, groupe qui débuta dans la mouvance punk/métal avant de changer radicalement de style, et qui nous gratifie désormais d’une pop attachante teintée d’embardées plus expérimentales. Voici donc un extrait de leur dernier album Superheroes, Ghostvillains + Stuff datant de 2016 :

…et un autre d’un de leurs albums les plus emblématiques : Neon golden, paru en 2002, et qui fit notamment l’objet d’un concert 13 ans après sa sortie lors de l’édition 2015 de la Route du Rock (l’album y fut joué intégralement et dans l’ordre).

 

 

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Arnaud Rebotini – Arrestation (B.O. Eastern Boys)

Hier soir était diffusé sur Arte le film Eastern boys, dont la B.O. est signée Arnaud Rebotini, musicien électro (et parfois rock) œuvrant au sein duo Black Strobe, mais également sous son propre nom et, une seule fois malheureusement, sous le nom de Zend Avesta, pseudonyme sous lequel il livra en 2000 un magistral album pas du tout électronique (ni rock) sur lequel figuraient entre autres Alain Bashung et les ex-chanteuses de GusGus et d’Archive.

Depuis ce coup de force, Rebotini ne s’était plus aventuré dans le style musical ambitieux qui avait fait la marque de fabrique de son alias Zend Avesta et suscité nombre de critiques élogieuses… jusqu’à la sortie d’Eastern Boys en 2014 où à la faveur de quelques titres, et en particulier du premier (« Arrestation »), le musicien nous renvoie à ce sommet de sa carrière musicale.

 

A l’exception de cette parenthèse, on est depuis resté sans nouvelles de Zend Avesta, et ce n’est pas l’écoute des albums de Black Strobe qui nous en consolera.

 

Camille – Fontaine de lait (critique album: Ouï)

Il est des artistes précieux dont on se réjouit d’avoir des nouvelles, lorsqu’après quelques années de silence parait enfin un nouvel album. Camille est de celles-là.

Son nouvel opus, le cinquième d’une carrière démarrée il y a maintenant 15 ans, s’intitule « Ouï » et ne déçoit pas. Presque entièrement réalisé à quatre mains (ou plutôt à une voix et deux mains…) par la chanteuse et son compagnon, l’album renoue avec les arrangements essentiellement basés sur la voix et les percussions qu’elle avait un peu délaissés sur « Ilo Veyou » au profit d’instruments à cordes pincées (guitare, contrebasse…)

Souvent considérée comme une sorte de Björk française pour sa capacité à innover, Camille suscite le même genre d’attente que la diva islandaise : qu’elle se réinvente à chaque nouvel album. Si « Ouï » n’est plus aussi révolutionnaire qu’a pu l’être « Le fil » en son temps (mais fut-il sorti avant « Le fil » qu’il l’aurait été tout autant), Camille creuse néanmoins son sillon tout en apportant une certaine nouveauté à travers un travail sur les sonorités des mots, entrelaçant les phrases et jouant avec les homophonies. L’électronique y fait également une entrée discrète.

L’album ne souffre quasiment d’aucun temps faible, et nombre de titres sont redoutablement réussis, trouvant le parfait équilibre entre efficacité et émotion à fleur de peau, le tout en explorant différents styles : du titre typiquement « Camillien » (« Sous le sable »), à de la chanson plus pop interprétée en anglais (le single « Seeds ») en passant par la musique traditionnelle (« Les loups », « Twix »).

Nous ne sommes qu’à la mi-2017, mais la barre est désormais placée très haut pour disputer à « Ouï » la place de meilleur album de chanson française de l’année : le seul reproche qu’on puisse finalement faire à ce disque est sa brièveté, les 11 morceaux ne s’étalant que sur 32 petites minutes. Mais peut-être valait-il mieux s’en tenir à cela que d’inclure des titres plus faibles à la seule fin de respecter les standards de durée d’un album : on n’en voudra donc pas à Camille d’avoir privilégié la qualité à la quantité.

Fragments – Echoes (album: Imaginary seas)

Il arrive parfois que les algorithmes des services de streaming du style « Si vous aimez Machin, vous aimerez Truc » produisent des résultats pertinents et permettent de découvrir un Truc qu’on ne connaissait pas et qui se révèle égaler ce que fait Machin. C’est ainsi qu’à l’écoute d’on ne sait plus trop qui que l’on aimait bien (Apparat? Saycet? Kiasmos?) on s’était vu proposer le nom de Fragments, groupe qui mêle avec talent electronica mélancolique et post-rock. La musique du trio, instrumentale, évoque donc celle des sus-nommés, mâtinée d’une touche de Mogwai ou de Sigur Ros.

Pour preuve, ce titre: Echoes, qui après chaque écoute de leur premier album Imaginary seas, nous hante un bon moment.

Fragments sera en concert à Rennes, ville de naissance du groupe, le samedi 29 avril au 1988 Live Club.

Rodolphe Burger – Providence (album: Good)

Rodolphe Burger occupe une place un peu à part dans la musique française. L’ex prof de philo et leader de Kat Onoma a toujours fait preuve d’exigence dans son art, livrant loin des sentiers battus et de la lumière des médias des albums pas toujours faciles d’accès, mais sans concessions. Collaborateur de l’ombre pour les autres (Alain Bashung lui doit quelques titres de son album « Fantaisie militaire », élu meilleur album de ces 20 dernières années aux Victoires de la musique en 2005 après avoir raflé trois récompenses lors de sa sortie), Burger aime lui même s’entourer d’écrivains lorsqu’il s’agit de confectionner ses propres albums. Sorti en janvier, son nouvel opus s’appelle Good, titre qui résume bien cet album sur le plan qualitatif, et dans lequel le chanteur dit de sa voix profonde les mots de ses complices, dont Olivier Cadiot avec qui il collabore de longue date, à l’instar du titre Providence.

James Blake – Love me in whatever way (+critique album: The colour in anything)

Bien sûr il y a toujours cette voix bouleversante, à ranger avec celles de Patrick Watson ou d’Anohni/Antony Hegarty. Car si James Blake se classe dans la musique électronique (à la tête du mouvement post-dubstep), c’est aussi par son chant qu’il s’élève haut, très haut, survolant la masse de bon nombre de productions électro interchangeables et sans âme.

Par son chant, mais pas seulement, car le jeune prodige anglais a plus d’une corde à son piano, et se double d’une inventivité certaine face aux machines. Avec ce long (17 titres, plus de 70 minutes) nouvel opus, Blake ne déçoit pas, et écrit une nouvelle page de sa discographie, sans montrer de signe particulier d’essoufflement après la montée en puissance qui séparait son bon premier album éponyme du brillant Overgrown.

Mêlant habilement harmonies soul et bidouillages électroniques, les titres de The colour in anything oscillent entre ambiances dérangées (Points, I hope my life) et chansons piano/voix déchirantes (f.o.r.e.v.e.r, The colour in anything).

Le titre Love me in whatever way est une bonne synthèse de ces deux extrêmes :

Pantha du Prince – Frau Im Mond, Sterne Laufen (album: The triad)

A l’instar de Moderat, récemment chroniqué ici, Pantha du Prince est l’un des représentants les plus intéressant de la musique électronique berlinoise tendance house minimale. On pourrait le qualifier ironiquement de « fée clochette de l’electronica », la marque de fabrique de l’Allemand ayant toujours été d’intégrer à sa musique moult tintements enregistrés ici et là, petite manie qui connaîtra son apothéose avec l’album Elements of light paru en 2013 et réalisé en collaboration avec The Bell Laboratory, un collectif de percussionnistes norvégiens maniant les carillons de trois tonnes avec dextérité. Son successeur, paru avant l’été, est à classer dans les bonnes productions de Pantha du Prince, qui s’est adjoint les services de deux autres musiciens (dont un membre de The Bell Laboratory) pour le composer, d’où son titre : The Triad.