Feu! Chatterton – L’ivresse (critique album: L’oiseleur)

On l’avoue volontiers : on n’avait pas forcément partagé l’enthousiasme autour de Feu! Chatterton à leur apparition. Non pas qu’on  trouvât qu’ils fussent mauvais, mais on était un peu agacé par le phrasé emphatique et grandiloquent du chanteur, qui contribuait à donner à l’ensemble un côté boursouflé et légèrement prétentieux, un peu comme un chroniqueur musical qui mettrait des imparfaits du subjonctif dans une critique d’album… Dans la veine « rock français avec des ambitions littéraires » de ces quelques groupes assez jeunes qui poursuivent le sillon creusé par Noir Désir, on leur préférait les moins tape-à-l’oeil Radio Elvis.

Ce deuxième album, L’oiseleur, nous fait réviser notre jugement. Certes le style vocal d’Arthur Teboul n’a pas complètement changé et fait de toute façon partie intégrante de la signature du groupe, mais peut-être a-t-on fini par s’y habituer. Et puis surtout, quelle progression! On ne peut que reconnaître la qualité des musiques, et notamment le soin porté aux arrangements qui confèrent à l’album un côté à la fois vintage et classieux, pouvant évoquer dans une certaine mesure les anglais de Tindersticks. Les textes ne sont pas en reste, même si certains ont été empruntés à des poètes célèbres. Même si le style et la voix diffèrent, on pourra aussi voir une filiation avec feu (!) Alain Bashung au regard du sentiment d’exigence dans l’écriture comme dans la production qui se dégage de cet album. Bref, Feu! Chatterton a parfaitement réussi sa montée en gamme, comme en témoignent des titres tels que Je ne te vois plus, Tes yeux verts ou encore Sari d’orcino.

 

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Orelsan – San / Notes pour trop tard (critique album « La fête est finie »)

Mon premier n’est pas terrible.

Mon second n’est pas mal.

Mon troisième est excellent.

Mon tout est…

…la discographie d’Orelsan.

Eh oui, tout arrive : deux fois du rap en huit jours sur ce blog, alors qu’il n’en a en gros jamais été question en 6 ans d’existence… et qui plus est, deux artistes récompensés aux Victoires de la musique, cérémonie plutôt mainstream qui a distingué par quatre fois Michel Sardou.

Toujours est-il que Tout va bien pour Orelsan, récompensé de trois Victoires, dont celle de « Meilleur album de musiques urbaines » pour son nouvel opus La fête est finie : la récompense est amplement méritée pour ce qu’on pourra qualifier, pour une fois sans rire, d’ « Album de la maturité ». Orelsan a 35 ans et a passé l’âge d’être un jeune con. C’est en substance l’état d’esprit de ce troisième album qui place la barre assez haut : une première partie enchaînant des titres forts, du San introductif,

interprété en live lors de la cérémonie, au grinçant Défaite de famille, en passant par les deux singles très différents que sont Basique (et son clip très réussi, également récompensé d’une Victoire) et Tout va bien, sur lequel Stromae est crédité pour la musique (ce qui s’entend) et dont on aurait presque cru reconnaître la patte sur le texte également, dans une veine « faisons semblant que tout va bien alors qu’en fait tout va mal » que l’auteur d’Alors on danse n’aurait probablement pas renié. Après une petite parenthèse rigolote (Bonne meuf), l’album se poursuit, un peu moins tambour battant, mais en restant de très bonne facture, pour s’achever en beauté sur un Notes pour trop tard, longue litanie de conseils d’un ex-ado en souffrance à un ado en souffrance, avec Ibeyi en featuring.

On notera au passage la qualité des musiques de son comparse Skread, qui aura probablement contribué à faire remporter à Orelsan la Victoire de l’Artiste masculin de l’année.

Gaël Faye – Qwerty

Une sorte de « J’aurais voulu être un artiste » version rap par Gaël Faye, musicien franco-rwandais (primé le weekend dernier aux Victoires de la musique) et par ailleurs écrivain (lauréat du Goncourt des lycéens il y a deux ans).

Ayant été récompensé de la Victoire « révélation scène », voici une version live de Qwerty à la Maroquinerie :

…la captation n’étant pas extraordinaire, la version studio de ce titre est écoutable ici:

Ecouter sur Deezer

Lali Puna – Deep dream (et autres groupes connexes du label Morr Music mais pas que)

La sortie d’un nouvel album sur le label Morr Music est généralement une bonne nouvelle. Si ce label berlinois, qui porte le nom de son fondateur Thomas Morr, n’héberge aucun artiste français contrairement à ce que le nom de certains pourrait laisser croire (« Pascal Pinon » est en réalité un duo islandais baptisé d’après le nom d’un phénomène de foire… mexicain, et « Benoit Pioulard » est le pseudonyme de l’américain Thomas Meluch), on y trouve par contre quelques artistes islandais de renom (Mùm, Soley…), ainsi que la crème de l’indie-pop allemande. La sortie du cinquième album studio de Lali Puna est ainsi l’occasion de parler d’une des nébuleuses musicales les plus fécondes outre-Rhin. Pour comprendre cette nébuleuse, rien de tel que quelques petits schémas à la sauce « théorie des ensembles ». Soient des éléments appelés « musiciens » appartenant à des ensembles musicaux appelés « groupes ». En règle générale, les groupes ont une intersection nulle. Exemple :

Autrement dit, ils n’ont aucun musicien en commun, même si en l’occurrence il eut peut-être fallu avoir des musiciens tout court pour en avoir en commun.

Dans le cas qui nous occupe, cette nébuleuse est constituée de groupes dont l’intersection est (à l’instar de leur musique) franchement pas nulle. Ils ont en effet la particularité de partager (ou d’avoir partagé) un ou plusieurs membres :

Parmi ces groupes, Lali Puna est la dernière entité à avoir sorti un album. Porté à l’origine par les deux co-compositeurs Valerie Trebeljahr (à la voix et aux claviers) et Markus Acher (guitare, basse, claviers), le groupe entérine avec Two windows le départ de ce dernier, absent de ce nouvel album. L’impact de la défection de son guitariste sur le style de Lali Puna reste néanmoins assez minime : si la musique de Two windows est très centrée sur l’électronique, la guitare était déjà assez notoirement absente de l’album précédent Our inventions. Qu’en est-il des compositions, désormais dévolues à la seule Valerie Trebeljahr ? Celle-ci s’en sort plutôt bien, à l’instar de chansons telles que Deep dream.

Et si l’album n’apporte pas forcément grand chose de nouveau par rapport à ses prédécesseurs, il est également loin de faire tache dans la discographie du groupe, même si on lui préférera probablement Faking the books.

Quant aux autres groupes de cette nébuleuse, ne manquez pas d’écouter les trop rares Ms John Soda (3 albums en 15 ans), qui donnent dans l’indie pop à guitare mâtinée d’un peu d’électronique :

…et dont la musique, malgré le fait que les deux groupes n’aient aucun membre en commun, n’est pas sans rappeler le style d’anciens titres de Lali Puna tels que celui-ci:

On appréciera également l’electronica plus ou moins contemplative de Martin Gretschmann, la tête pensante de Console :

Enfin, nous terminerons ce tour d’horizon avec la charnière centrale de cette nébuleuse musicale : The Notwist, groupe qui débuta dans la mouvance punk/métal avant de changer radicalement de style, et qui nous gratifie désormais d’une pop attachante teintée d’embardées plus expérimentales. Voici donc un extrait de leur dernier album Superheroes, Ghostvillains + Stuff datant de 2016 :

…et un autre d’un de leurs albums les plus emblématiques : Neon golden, paru en 2002, et qui fit notamment l’objet d’un concert 13 ans après sa sortie lors de l’édition 2015 de la Route du Rock (l’album y fut joué intégralement et dans l’ordre).

 

 

Camille – Fontaine de lait (critique album: Ouï)

Il est des artistes précieux dont on se réjouit d’avoir des nouvelles, lorsqu’après quelques années de silence parait enfin un nouvel album. Camille est de celles-là.

Son nouvel opus, le cinquième d’une carrière démarrée il y a maintenant 15 ans, s’intitule « Ouï » et ne déçoit pas. Presque entièrement réalisé à quatre mains (ou plutôt à une voix et deux mains…) par la chanteuse et son compagnon, l’album renoue avec les arrangements essentiellement basés sur la voix et les percussions qu’elle avait un peu délaissés sur « Ilo Veyou » au profit d’instruments à cordes pincées (guitare, contrebasse…)

Souvent considérée comme une sorte de Björk française pour sa capacité à innover, Camille suscite le même genre d’attente que la diva islandaise : qu’elle se réinvente à chaque nouvel album. Si « Ouï » n’est plus aussi révolutionnaire qu’a pu l’être « Le fil » en son temps (mais fut-il sorti avant « Le fil » qu’il l’aurait été tout autant), Camille creuse néanmoins son sillon tout en apportant une certaine nouveauté à travers un travail sur les sonorités des mots, entrelaçant les phrases et jouant avec les homophonies. L’électronique y fait également une entrée discrète.

L’album ne souffre quasiment d’aucun temps faible, et nombre de titres sont redoutablement réussis, trouvant le parfait équilibre entre efficacité et émotion à fleur de peau, le tout en explorant différents styles : du titre typiquement « Camillien » (« Sous le sable »), à de la chanson plus pop interprétée en anglais (le single « Seeds ») en passant par la musique traditionnelle (« Les loups », « Twix »).

Nous ne sommes qu’à la mi-2017, mais la barre est désormais placée très haut pour disputer à « Ouï » la place de meilleur album de chanson française de l’année : le seul reproche qu’on puisse finalement faire à ce disque est sa brièveté, les 11 morceaux ne s’étalant que sur 32 petites minutes. Mais peut-être valait-il mieux s’en tenir à cela que d’inclure des titres plus faibles à la seule fin de respecter les standards de durée d’un album : on n’en voudra donc pas à Camille d’avoir privilégié la qualité à la quantité.

Fragments – Echoes (album: Imaginary seas)

Il arrive parfois que les algorithmes des services de streaming du style « Si vous aimez Machin, vous aimerez Truc » produisent des résultats pertinents et permettent de découvrir un Truc qu’on ne connaissait pas et qui se révèle égaler ce que fait Machin. C’est ainsi qu’à l’écoute d’on ne sait plus trop qui que l’on aimait bien (Apparat? Saycet? Kiasmos?) on s’était vu proposer le nom de Fragments, groupe qui mêle avec talent electronica mélancolique et post-rock. La musique du trio, instrumentale, évoque donc celle des sus-nommés, mâtinée d’une touche de Mogwai ou de Sigur Ros.

Pour preuve, ce titre: Echoes, qui après chaque écoute de leur premier album Imaginary seas, nous hante un bon moment.

Fragments sera en concert à Rennes, ville de naissance du groupe, le samedi 29 avril au 1988 Live Club.